BIENNALE D'ART CONTEMPORAIN DE LYON

Lyon n'est tout de même qu'a deux heures et demi de route de note région et un montpelliérain y est à l'honneur. Et puis c'est notre collaboratrice Pascale Amma-Khodja qui en est la responsable communication… D'où cette excursion hors de nos limites habituelles.

L'HISTOIRE D'UNE DECENNIE QUI N'EST PAS ENCORE NOMMEE

Certes l'idée de demander à bon nombre de commissaires de tous les pays de choisir l'artiste qui pour eux incarne la décennie était alléchante d'autant que cela permettait de faire un état des lieux exhaustifs. Et y ajouter des artistes ayant à gérer l'espace comme ils l'entendaient a fortiori. Après tout ils ont peut-être sinon leurs mots à dire du moins des choses à montrer. Cela pourtant ne manque pas d'inconvénient : les pays découvrant l'art contemporain ont tendance à s'adapter aux grandes tendances internationales au lieu de miser sur la spécificité de leur pratique à même d'enrichir un milieu qui tourne un peu en rond, se sclérose et passe son temps à se questionner sur la légitimité de son existence, à grand renfort de références tutélaires (Claire Fontaine qui reprend les sérigraphies d'Andy Warhol etc.). D'où une certaine impression de déjà vu comme si la projection sur triple écran devenait une norme aussi surcodée que la peinture sur chevalet évidemment absente. Les artistes jouant en quelque sorte les commissaires proposent un panel représentatif de leur goût suffisamment éloquent et persuasif - je pense au néo-montpelliérain Pierre Joseph au MAC et qui laisse les autres interpréter à leur guise ses productions (nous y retrouvons Raphael Zarka découvert du côté de Vasistas), pour qu'à la limite on en vienne à se demander si le commissaire qui aura eu, depuis une bonne décennie justement tendance, à s'autocélébrer est désormais bien utile et s'il ne vaut pas mieux pour ce genre de manifestation passer directement aux principaux intéressés. Pour ce qui me concerne j'ai apprécié tout d'abord l'architecture bricolée par Liu Wei, Fondation Bellukian, avec sa poussière qui interdit de voir partiellement l'intérieur. Au Mac la proposition de Saadane Atif qui a reconstitué, avec courage, l'expo franco-française (Zoo Galerie à Nantes) qui l'a le plus marqué et dans la quelle on retrouve les dessins BD de Virginie Barré, les mises en scène critiques de Saverio Lucariello, Bruno Peinado etc. Et quelle surprise quand, entre un néon de Flavin, une construction de Dan Graham ou de Larry Bell, alors qu'on s'interroge sur l'avertissement aux mineurs en exergue de la salle, la gardienne des lieux nous gratifie d'un vrai strip-tease commandité par Tino Seghal, non sans rappeler le nom de l'artiste, le titre de l'œuvre, la date de création. Autre coup de génie : la balade en chanson que Jérôme Bel propose au fur et à mesure que nous traversons les salles et leur spécificité. Et Eric Troncy n'a pas eu froid aux yeux en exposant des Lolitas nues signées David Hamilton. De quoi fait bondir tous les bien-pensants de Rhône-Alpes et d'ailleurs… Et pourtant quelle beauté digne de l'art antique dans ces représentations de jeunes nymphes idéalisées. Sinon quelques œuvres seulement ont retenu mon attention à la Sucrière où l'on peut en voir cependant beaucoup : Les objets en fausse pesanteur d'Urs Fischer, le long couloir obscur de James Webb dans un vacarme assourdissant d'ascenseur au fond d'une mine d'or de l'Afrique du Sud, le christ métallique en perpétuel mouvement de Thomas Byrle, et les bannières ou slogans de Juan Perez Agirregoika au rez-de-chaussée ; les colonnes de sacs de couchage de Brian Jungen et l'installation anti exclus d'Erick Beltran (mais tout cela est bien sage : c'est la défense des ordures qui serait courageuse !) au premier ; le film de Zhang Ke Jia, le jeu interactif à partir d'ombres chinoises de l'indienne Shilpa Gupta au deuxième. Et puis cette idée de livrer les illustrations en noir et blanc et grand format des chefs d'œuvre du Musée de New-York. A la Tête d'or il faut de temps pour apprécier la sélection vidéo de Rirkrit Tiravanija de même que celle de Paul Chan à Villeurbanne. La reconstitution de Tautavel par le grand romancier Michel Houellebecq ne me laissera pas un souvenir impérissable. Et j'ai été déçu par Villeurbanne (surtout que l'œuvre de Simon Starling ne fonctionnait pas) même si Seth Price a obtenu le prix du jury de la biennale. En fait j'ai surtout été sensible aux photos noir et blanc de Una Szeman jouant sur des références cinématographiques à partir de personnages ou paysages modelés. Une biennale mitigée donc mais qui vaut toujours le détour parce qu'elle correspond bien au problème de l'art actuel qui est qu'en dernière instance les choix des uns sont aussi importants que les réalisations des autres, que puisque tout est art ont décrété les artistes, le choix du commissaire peut être considéré comme acte artistique indépendamment de la valeur de l'oeuvre en soi de même que l'on peut revendiquer une exposition ou un choix d'œuvre en son nom sans avoir à y ajouter la moindre contribution. Tout cela interroge. Et c'est bien le but recherché. BTN Jusqu'au 1er janvier, biennale de Lyon, La sucrière, Musée d'Art Moderne, IAC de Villeurbanne, et Fondation Bullukian, place de Bellecour. 0472074141

FRANCESCA CARUANA A COLLIOURE

Si les PO, question arts plastiques c'est avant tout Céret, il ne faudrait pas négliger, outre St Cyprien entre autres, le délicieux petit musée de Collioure, géré d'ailleurs par la même conservatrice, Joséphine Matamoros. Surtout quand il prend le risque d'exposer une personnalité aussi attachante que Francesca " Caruana. "

LA SQUAW " OU LE FEMININ SACRE

De par ses origines andalouses, par sa mère, et avec un prénom qui honore notre pays Francesca Caruana semblait prédestinée à poser ses filets dans un port aussi proche de l'Espagne que l'est Collioure, perle de la côte vermeille, d'autant qu'elle vit à présent dans le Roussillon (et il est toujours agréable quand on visite une région de voir ce qui s'y produit sur place…) tout en enseignant à Toulouse (dont Nougaro disait que l'Espagne y pousse un peu sa corne…). Si l'on ajoute à cela que Francesca Caruana est née à Casa mais que sa famille est originaire de Malte qu'elle a contribué à fonder, on conçoit qu'elle ait beaucoup bougé mais sans s'éloigner du bassin méditerranéen où sa famille a jeté l'ancre et c'est sans doute ce qui l'attire dans la thématique de la mer, de l'attache et de l'horizon - que l'on a sans doute besoin de voir quelque peu se stabiliser. Elle le considère comme une ligne à mettre sens dessus dessous comme s'il fallait ramener à la surface ce qui normalement ne se voit pas (coraux ou poissons) ou au contraire immerger ce qui se trouve au-dessus de la ligne (os des oiseaux morts…). Ses installations ont ainsi un caractère flottant, pas seulement du fait qu'elles nous immergent dans un univers fantastique, étrange et capillaire, où l'espace du musée devient une grotte marine ou le pendant féminin et maritime de Lascaux, mais parce qu'elle multiplie les approches plastiques, qu'il s'agisse de fresques ou d'installations, d'objets ou de peinture, de dessins sur papier ou sur les murs, de photos quelquefois. Le fil, la tresse, la corde, le filet bref tout ce qui se trame, se tisse ou se ravaude joue un rôle d'autant plus fondamental qu'il s'agit là d'une activité spécifiquement féminine. C'est tellement évident que certaines œuvres jouent sur l'ambiguïté : entremêlement de fils ou de traits fins les signifiant/poils du pubis. Et puis n'oublions pas que son exposition encadre (premier acte de préfiguration en avril, et deuxième en novembre : réalisation) celle des dessins de Ma-tisse, dont ne nom n'est plus à commenter. La présence de la mer à Collioure est un moteur de réflexion et d'exploration d'autant qu'elle est synonyme d'activités humaines dont Francesca Caruana tient compte et qu'elle intègre à ses réalisations : la pêche était toute désignée, celle de l'anchois et la sauce de garum inventée par les romains, évoquée dans le titre, tout comme la présence de coquillages, de coraux bien sûr, également du sel ou d'éléments organiques comme des arêtes ou des os, probablement d'oiseaux morts.. Bref tout grouille d'une effervescence qu'on imagine être celle des marins au moment de découvrir une nouvelle terre ou de rentrer au port, celle des femmes aussi quand elles pressentent leur retour. Car tout être sur terre rêve de voyager mais tout être qui voyage ne songe plus qu'à arriver, qu'à retourner sur terre. C'est sans doute cet aller-retour, cette valse hésitation, cette indécision, qui désigne le mieux l'humain, ainsi que le soulignent nos grands mythes antiques. Toujours est-il que Francesca Caruana, dans le dynamisme qui la caractérise, se plaît à traiter des thèmes, objets ou signes ancestraux de manière moderne, comme sur ses toiles peintes empreintes d'une gestualité délicate pour représenter en dimension décuplée le simple phénomène de l'épissure. Ou comme sur ses dessins ou le fil se fait trait et se déploie dans toutes les combinaisons possibles, à la manière de l'essor naturel et baroque des plantes laissées à leur propre vitalité. Matières, formes, couleurs, signes, mais aussi hommage au lieu d'accueil, le petit port et son musée, à travers des photos de céramiques qui décorent la villa mais passent parfois inaperçues et représentent des " fruits de mer " transformées en " fruits de terre " cuite. Et si c'était la vocation de l'art de mettre les choses sens dessus dessous de part et d'autre de la ligne d'horizon ? C'est possible à condition de savoir lire les signes. Au féminin. BTN Du 27 octobre au 6 janvier, Villa Palm, Musée d'art moderne de Collioure, Route de Port-Vendres 66190 Collioure 0468821019

CLAUDE LEVEQUE A ALBI MOULINS ALBIGEOIS - ALBI - TARN

Le fait de se vouloir une revue essentiellement axée sur la région n'interdit pas de franchir les frontières départementales pour regarder du côté des départements ou régions limitrophes. Surtout s'il s'agit d'un artiste dont on peut être sûr qu'il créera la surpris et ne laissera pas indifférent. L'exposition commanditée par l'association de Jackie Ruth-Meyer, Cimaise et portiques devenu la Lait a donc offert à Claude Lévêque l'espace désaffecté des Moulins ancestraux longeant la rive du Tarn et témoignant d'une effervescence et d'une activité à présent révolues. Le Tarn, pendant ce temps, continue son cours immuable et éternel, charriant çà et là des arbres qu'arrêtent les barrages aménagés, murmurant aux hommes des secrets qu'ils auraient tort de ne pas entendre sur la relativité des choses humaines, fournissant le fond sonore dont Lévêque avait sans nul doute besoin. Première surprise l'artiste a obturé toutes les parties ouvertes sur la rivière de cloisons d'agglomérés et a creusé dans ces parois tendres des sortes de griffures sauvages réitérées qui sont autant de meurtrières donnant sur le cours d'eau, la cathédrale insolente sur l'autre rive, les jardins de l'évêque, après tout nul ne porte son nom pas hasard. En quelques décisions et gestes Lévêque a créé une atmosphère étouffante et inquiétante qui n'est pas sans rapport avec les événements historiques qui ont marqué en lettres de sang la ville et notamment le drame cathare. Mais ce faisant il fait de nous des voyeurs et des reclus. Car ce lieu est à son crépuscule, seules ces expos en justifient la survie, c'est lui le véritable jaguar évoqué dans le titre de l'exposition, d'autant que l'espèce sera vite elle aussi en voie de disparition. Aussi n'est-ce pas un hasard si la métaphore du regard joue un grand rôle dans cette recomposition du lieu, qu'il s'agisse de ses yeux d'enfants qui nous fixent et qui sont projetés en plan fixe justement sur les murs de deux pièces, ou encore s'il expose dans l'espace le plus imposant une sphère transparente qui reflète tout ce que la lumière accroche à l'entour, à 380 degrés, et qui semble incarner notre globe oculaire. Plus loin c'est l'eau qui interdit au visiteur l'accès à certaines salles. L'artiste y a tendu un rideau de cheveux d'or, ceux du blé (les travaux et les jours ou de l'enfance (supposé l'âge d'or). Sur les parois de pierre cette même eau s'infiltre et donne une patine particulière aux murs qui ont connu une autre vie. De même des anciens écoulements d'eau sont soulignés par la lumière électrique disposée avec simplicité, presque avec humilité ou pauvreté. On pense à Tarkovsky, cet autre orfèvre de la mémoire. Au plafond une sorte d'instrument de torture tient lieu de lustre. L'Inquisition n'est pas loin, mais n'a-t-elle jamais cessé ? Quant aux pointes menaçantes, s'agit-il des griffes du jaguar qui donne son titre à l'exposition et qui est doté d'une capacité de vision exceptionnelle, d'une rapidité à bondir hors du commun, bref du danger qui peut surgir à tous moments ? Toujours est-il qu'à l'entrée du moulin une énorme branche d'arbre bien taillée traverse la pièce en diagonale de sorte que nous la percevions à hauteur du regard. Il s'agit sans doute de nous rappeler que la poutre dans l'œil n'est pas le privilège des autres et aussi de nous placer dans la situation du jaguar en cage, avec une simple carcasse d'arbre pour rappeler sa nature nourricière, son paradis perdu. Le jaguar est ainsi celui qui guette et celui qui est observé, situation que vit aussi le visiteur. Enfin, on reconnaîtra le coup de patte ou la griffe de Lévêque à son exploitation intelligente d'un escalier qu'il transforme en autel par le biais des ampoules roses dont il se sert en général et qui créent une ambiance indécise qui confine au malaise. Encore un témoignage du fait que, là où Lévêque passe, il laisse son empreinte en nos mémoires pour longtemps. Et que l'on ne vienne pas nous dire que nous n'avons pas d'artiste de génie en France. Nous avons au moins celui-là. BTN Jusqu'au 1er novembre, Moulins Albigeois, 41 rue Porta 81000 Albi 0563383591

JOA MOGARRA CLOITRE DES CORDELIERS (TARASCON)

Après la grande expo estivale du Frac Paca à Marseille sanctionnée par la parution d'un catalogue commenté par l'écrivain Jean-Pierre Ostende, l'ermite de Montpeyroux (discret, mais exigeant et qui, adoptant l'apparente simplicité d'un procédé, n'a pas choisi la facilité de la grande artillerie picturale et colorée), Joa Mogarra, l'un des artistes les plus influents en France actuellement, a été invité par la municipalité de Tarascon, d'une part au cloître des Cordeliers de l'autre en la chapelle de la Persévérance. C'est dans ce lieu que l'on trouve deux des séries les plus réussies, celle où l'artiste nous fait part de ses goûts et photographie pêle-mêle des passages de Dante, des kindertotenlieder de Mahler ou de L'ours de Faulkner parmi des images de John Coltrane, de nature sauvage ou d'un champion olympique ; et puis, déployée en constellation sur le mur, l'invasion supposée des extraterrestres dans une épopée désopilante de l'aéronautique ramenée à des proportions moins démesurées. L'art de Joa Mogarra est fait de simplicité mais produit à chaque fois un effet d'étonnement, touche au cœur de nos aptitudes à prendre de la distance à partir des choses graves, nous fait des clins d'œil d'ordre culturel liés tant à nos références majeures (le Vaisseau fantôme) que populaires (les séries TV comme Le Fugitif). Il choisit la photographie noir et blanc parce que cela produit davantage encore d'étrangeté et que cela accentue la distance parodique entre le réel et l'image. Au demeurant cette dernière est légendée et joue sur le décalage entre la représentation que l'on se fait d'un être, d'une chose ou d'un paysage et la proposition qui nous est faite. Au cloître, on retrouve l'histoire du " Hollandais roulant ", fruit du travail commun avec Ostende, la série " O pretty horses " où l'artiste se met en scène dans un western parodique, sollicitant au passage sa famille ou encore La divine Comédie, vue et corrigée par son incroyable sens de la fantaisie qui n'exclut pas l'admiration sincère. Petite innovation par rapport au Frac : la présence, toute nouvelle pour l'artiste de sculptures : un échiquier à la Duchamp, une parodie de Malévich accrochée à un portemanteaux de style Penone, une table creusée à la façon de Matta-Clark, les bottes blanches d'Yves Klein pour son fameux saut de l'ange dans le vide… Des grands formats sont aussi présents qui témoignent du sens inouï de l'observation des choses simples, Mogarra métamorphosant un simple bouchon creusé en grotte de liège, un bout de coton en nuage ou un sillon de sucre en poudre en traces mystérieuses sur la neige. Ce sont les petits objets du quotidien, parfois de simples jouets, qui sollicitent son imagination et l'on suppose qu'il ne se fera pas prier pour réaliser, ainsi qu'il l'a fait à Marseille, un hommage à cette ville qui compte au moins deux stars : la fameuse tarasque légendaire et bien sûr l'inénarrable Tartarin, l'homme qui a vaincu le lion. Car rien de ce qui est culturel et donc conçu par l'imaginaire humain ne lui est étranger. C'est en ce sens qu'il nous est proche. Il nous parle de nous ; Il parle de l'homme. BTN

Jusqu'au 10 novembre, Cloître des Cordeliers, 13158 Tarascon 0490915129

Suite octobre 2007 (Reynier/Clément)