DOMINIQUE GAUTHIER/JAVIER CHAPA A PERPIGNAN
La galerie de Vincent Madramani, proche de la gare célébrée par Avida Dollar, Acentmètresducentredumonde, s’impose comme le lieu de référence de cette ville, capitale de la Catalogne française et à même de favoriser l’échange culturel entre des deux côtés de la frontière. Ainsi Javier Chapa, venu de Valencia, ville qui conserve des liens privilégiés avec Montpellier depuis Jaume 1er le conquérant (dont on fête le 800ème anniversaire de la naissance au Palais des rois de Majorque), partagera-t-il les cimaises avec notre très productif Dominique Gauthier.


                                                                      PEINTURE A L’INFINI


La peinture a son historicité et son autorité, certes mais aussi une aptitude phénoménale à s’inspirer de ce qui la conteste pour s’enrichir de nouvelles avancées et proposer des formes adéquates à notre époque dynamique, sursaturée d’images et d’informations. De même, l’obstination à peindre alors que d’autres formes et attitudes artistique se sont fait jour depuis quelques décennies, interpelle le champ des arts plastiques et le conteste à son tour, se sustentant de cette contestation. Dominique Gauthier fait ainsi partie de ces irréductibles qui étoffent au fils des années une œuvre dont l’importance sera visible à l’heure des bilans, quand on séparera le bon grain de l’ivraie. Ajoutant, multipliant, divisant, soustrayant, il a mis en place un système qui lui est propre et qui fonctionne par ensembles travaillés simultanément ou en fonction des lieux expositions pressentis. Il s’agit tantôt de cacher une partie du tableau, tantôt de recueillir de la matière organique, de reconduire à l’intérieur du tableau les limites de ce tableau même afin de créer un effet baroque de scénographie et de distanciation, de laisser proliférer les effets décoratifs jusqu’à saturation, de cadrer enfin la spontanéité du geste coloré de type expressionniste ou lyrique à grand renfort de machineries complexes - ou d’une simple corde, reliée à un clou, un peu l’ancêtre du compas, bref de modes d’exécution précis. Le carré est privilégié comme base solide et aussi parce qu’il permet d’éviter l’effet paysage ou le format portrait. La géométrie est sollicitée, en particulier le cercle et l’ellipse, parce que ces deux figures impliquent l’idée de mouvement, indissociable de notre époque. Ce mouvement expansif auquel il faut bien supposer une finalité, impose en définitive l’idée de l’infini. Pour Dominique Gauthier l’ambition picturale consiste à fournir un territoire scénographique à cet infini. Et ceci avec les moyens de l’abstraction picturale dont son œuvre nous permet d’ailleurs de réviser la définition (un cercle est il figuratif ou abstrait ? Et un avatar développé de bulle de bande dessinée ? Et un trait comme trait, est-il abstrait ?). Il ne dédaigne pas de jouer avec l’espace qui lui est attribué, à Perpignan en occupant le plafond à l’entrée. Il présente ensuite ses arlequinades toutes déliées, ses Passages et Enchantés où les figures souples prolifèrent et se chevauchent sans jamais excéder la surface, les Réponses enfin où la matière, contrôlée, offre au regard des aspects inattendus et troublants. Bref on a affaire ici à un artiste qui aura passé sa vie à se donner les moyens de ses ambitions démesurées dont je ne vois qu’un équivalent au siècle précédent : Picasso.
Javier Chapa semble déployer un univers pictural assez proche sauf qu’il se réfère à un type de géométrie beaucoup plus lié aux formes angulaires, ainsi qu’à une sorte de grillage qui tantôt recouvre la totalité de la surface, tantôt s’y manifeste partiellement. Lui aussi privilégie le carré et les toiles épaisses qui viennent au devant du spectateur. Ainsi cette grille est comme la métaphore de l’ambiguïté du tableau qui semble convier à un voyage au sein de son espace, mais c’est pour nous laisser sur le seuil. Simplement ce seuil est riche d’effets de surface, nous en rappelant la planéité. Chez lui également la grille semble être la reconduction des limites du tableau proliférant jusqu’à saturation. On est là aussi dans une expérience de type baroque. C'est-à-dire qui ne craint pas l’excès et pousse à l’expérience des limites. A l’étage ses papiers ou toiles répètent une forme incurvée qui traverse la toile et perturbe nos habitudes visuelles. Les deux artistes e tout cas semblent avoir dbien de points communs de réflexion. BTN
Jusqu’au 30 novembre, ACMDCDM 3, avenue de Bretagne, Perpignan 0468341435


JOSSEAU/KAUFMANN, FORTERESSE DE SALSES (PO)
Comme chaque année, du plus brûlant été au plein cœur de l’hiver, la forteresse de Salses propose à ses multiples visiteurs  quelques créations contemporaines qui permettent d’apprécier les lieux selon d’autres perspectives : l’écurie en l’occurrence ou l’immense corps de logis pour ce troisième volet de Lieux de belligérance.


                                                               ATTENTE, RESISTANCE


Evidemment le choix des artistes et de leurs œuvres est déterminé par la relation qu’entretiennent leurs propositions avec la vocation guerrière de la forteresse. D’où le titre de la manifestation : Lieux de belligérance. L’un des invités, Alain Josseau, qui nous vient de Toulouse, a ainsi réalisé un véritable « sonogramme » visuel en trois dimensions en s’inspirant d’un paysage guerrier d’un roman de Julien Gracq. Ainsi des lignes lumineuses flottent dans l’obscurité, sortes de fantômes des mouvements de troupes passés, observés comme en état d’attente ou de rêve par les héros toujours quelque peu inactifs et patients du romancier. C’est Apollinaire après tout qui prétendait que d’une certaine façon la guerre était jolie ! A cette idée s’ajoute celle de la prouesse technique liée au grand nombre de fils tendus on ne sait trop par quel truchement magique. Le plateau long d’une quinzaine de mètres se dresse à mi-hauteur comme si nous étions conviés à regarder une maquette. L’éclairage au néon crée une atmosphère irréelle sur ce paysage qui peut rappeler les montagnes pyrénéennes toutes proches, frontière entre deux pays. Selon l’angle de vue elles apparaissent en superpositions et transparences. Bref, on a l’impression que cette œuvre était faite pour habiter de lieu voué à la résistance aux assauts de l’ennemi. Et les visiteurs de s’étonner au fond, de constater que l’art contemporain n’est pas forcément destiné aux initiés.
Le suisse Andréas M.Kaufmann se sert plutôt des mots comme des armes à même de déminer tous les totalitarismes qui se profilent à l’horizon de notre siècle explosif. Or on sent bien la tension entre l’élégant ballet de mots qui se meuvent le long des murs et les notions de menaces qui les supportent. En même temps les apparitions et disparitions de mots rappellent comment les médias orchestrent les grandes peurs inhérentes aux incertitudes qui hantent l’Histoire actuelle de la planète. On peut diviser sa projection, soutenue par la musique répétitive de Gabriel Ananda, e trois parties : le jeu style électronique des mots qui caractérisent les valeurs de la démocratie, les dieux de toutes langues et confession qui viennent les remettre en question, la nouvelle offensive de ces valeurs qui aboutissent à l’explosion ou implosion finale, dont on ne connaît pas les lendemains.
A cela il faut ajouter les œuvres adoptées par la forteresse, notamment celle de Toni Grand sur la place d’armes et qui semble dessiner elle aussi en acier trempé une imprenable forteresse, de même que les pièces déposées sur une terrasse pourraient rappeler les objets catapultées par les armées ennemies ou dans une autre écurie l’une de ses sculptures noueuses en bois et qui pourraient rappeler une immense racine utilisée comme bélier. Il y a l’œil d’Antoni Muntadas qui nous regarde au fond du puits, un vestige de tonneau percé par Marc Couturier… Et puis un clin d’œil à la Dégelée Rabelais avec l’hommage à un journal clandestin, le Pantagruel, durant la résistance.  BTN
Jusqu’au 31 décembre,  Forteresse de Salses, 66600 Salses le Château, 0468386013
CHRISTIAN JACCARD A MONTOLIEU (AUDE)


La naissance d’un lieu nouveau, pour peu qu’il soit d’envergure, suscite toujours de l’intérêt, surtout quand il s’agit en l’occurrence du village du livre, Montolieu, au cœur d’un département qui, au LAC de Sigean près,  a bien besoin de se hisser au niveau de ses confrères limitrophes. La « coopérative », lieu d’art et de littérature a son rôle à jouer. Après notre concitoyen André-Pierre Arnal et avant Jacques Clauzel, c’est Christian Jaccard qui mettra cet automne le feu dans les lieux.


ALLUMER LE FEU

Venus des Ardennes où ils possèdent un espace à vocation identique, l’Hôtel Beury, les Coquelet, Phiippe et Bernadette ont acquis l’ancienne coopérative de Montolieu avec l’ambition d’en faire un centre d’art et de littérature à même à la fois de jouir de la sympathie dont bénéficie l’incroyable village du livre mais aussi en retour de faire profiter ce dernier de l’exigence de qualité que l’émergence d’un tel espace laisse à supposer. D’autant que la liste des artistes et des écrivains sollicités ou édités par cet ancien libraire et son épouse est impressionnante (d’Yves Bonnefoy à André Velter et d’Alechinsky à Claude Viallat en passant par Jean-Luc Parant). Les murs se prêtent à un accrochage qui privilégie la visibilité, l’existence d’une galerie à l’étage permet de jouer sur deux niveaux (Arnal par exemple a joué sur le distinguo pliages de l’époque Supports-Surfaces en haut/périodes plus récentes d’arrachements en bas), deux pièces sont réservées à la vidéo et des niches à l’étage permettent tant d’accrocher des petits formats que de présenter des vitrines d’ouvrages rares relavant des la collaboration artiste/écrivain. Bref on a une impression favorable de professionnalisme et de cohérence, d’autant que la partie littéraire établit un lien avec le village du livre dont le Centre est paradoxalement situé à sa périphérie (son entrée toulousaine).
Christian Jaccard est loin d’être un inconnu dans notre pays (il vient de faire une intervention remarquée à Orsay) et notamment dans notre région puisqu’il vient souvent en villégiature du côté de St Jean du Gard. Proche à l’origine de Supports-Surfaces il n’a cependant jamais fait partie du mouvement. Il s’est surtout illustré dans son expérimentation du feu, ou du moins de la trace que laisse la combustion sur les tableaux et feuilles de papier, sur les murs notamment. Cela réclame une maîtrise de cet élément qui ne peut se passer d’expérimentions diverses et préalables, à grand renfort de mèches qu’il lui arrive d’utiliser pour composer de curieuses sculptures, émancipées du feu directeur. Au départ ce sont les outils du peintre qu’il avait détruit par le feu et dont la toile conservait la trace. Le feu et ses conséquences (la suie, la fumée) a très peu été utilisé dans l’histoire de l’art à part bien sûr par Yves Klein mais après tout avec quoi les premiers rupestres dessinaient-ils sur les parois des grottes ? Pour Jaccard, plus qu’il ne détruit il révèle, et c’est ainsi qu’il a pendant des années calciné des œuvres d’anonymes laissés au rebut, qu’il s’est appropriées et qu’il a, en quelque sorte, transmutées. Ensuite ce furent les lithos, les affiches de cinéma qui subirent ce sort enflammé… On reconnaît là une connotation alchimique : faire passer la matière ignoble au statut de pierre philosophale, spirituelle et âprement recherchée. Il y a sans doute de cette ambition dans l’œuvre de Jaccard, qui ne craint pas de s’attaquer directement aux murs, retrouvant ainsi l’une des origines de la peinture. Au demeurant, les premières ne furent-elles pas les traces et empreintes qu’une imprévisible fumée aura laissées quelque part, stimulant l’imagination des premiers êtres sensibles (à l’instar des nuages que justement Jaccard a choisi de calciner à Orsay). Bref on aura compris qu’on est avec Jaccard dans un équivalent pictural du grand œuvre dont il propose une étape : l’œuvre au noir. A nous ensuite d’en tirer l’or spirituel que chacun mérite. L’éventail est grand des possibilités, tant sur le plan du format à consumer, que des couleurs voire des valeurs de clair-obscur à révéler, sans parler des figures géométriques à solliciter en fonction du support afin de donner une forme à cette douce iconoclastie, afin de contrecarrer les effets du hasard. Le feu ne lèche-t-il pas le matériau sur lequel il dépose ses ombres ? D’autant que Jaccard s’est attaqué à la vidéo-combustion, dont La coopérative, assurera, à son accoutumée, la production. Cela risque de créer un effet quasi magique puisque l’image des combustions filmées apparaîtra et disparaîtra le long des murs. Murs dont certaines traces rappellent des formes de buissons ardents, comme ceux qui entourent le village, ou le contour des montagnes lointaines, celles du massif central ou des Pyrénées qui se dessinent à l’horizon. Comme dans Macbeth les arbres avancent et pénètrent la demeure du maître. On est bien dans le mystère et la magie primitifs. BTN
Jusqu’au 30 novembre (puis expo collective à partir du 7 décembre), La coopérative, Centre d’art et de littérature, 11170 Montolieu 0468789629


THOMAS HUBER A CARRE D’ART
L’exposition de l’artiste d’origine suisse Thomas Huber apporte, si besoin était, la preuve qu’on n’en a pas encore fini avec la peinture, que celle-ci peut encore et toujours surprendre, offrir une vision du monde et de la culture qui s’inscrit dans une contemporanéité où elle conserve sa place.


HUBERPOLIS


Thomas Hubert est un peintre qui s’expose. On dira qu’il en est ainsi de chaque peintre mais le cas est un peu particulier chez lui qui prend en règle générale le tableau comme motif de ses tableaux. Et quand il ne s’agit pas de tableaux il s’agit de grandes fresques murales, généralement abstraites, avec une insistante particulière sur le losange et sur la géométrie en général, ce qui a pour effet de perturber la perspective. Au demeurant, les espaces qu’il choisit de représenter sur des formats généreux, ont souvent à voir avec des lieux d’expositions, le musée notamment, mais aussi le cabinet d’amateurs ou tout lieu intérieur susceptible de s’y référer. Il est à ce propos étonnant de remarquer que le seul tableau où l’être humain se voit ouvertement représenté, « L’Art parade », consiste en un défilé de tableaux dans les rues de la ville c’est-à-dire à l’extérieur de l’espace du musée, comme si la seule rencontre possible entre les tableaux et les hommes ne pouvait s’effectuer que dans un espace vivant, avec ses impondérables, ses dangers en particulier. A part cela, le moins que l’on puisse dire c’est que les espaces figurés sur les tableaux de Thomas Huber sont on ne peut plus « clean ». L’être humain en est absent mais quoi de plus humain qu’un tableau, qu’un banc pour le regarder, que l’architecture du musée qui le recueille ?
Les tableaux de Thomas Huber réussissent le miracle de paraître voués à la représentation du vide alors que les éléments figuratifs qu’ils comportent sont extrêmement nombreux, partant que le regard est extrêmement sollicité. C’est que l’être humain y manque et qu’ainsi tout y semble dépeuplé. Mais le regard du spectateur est là pour se plonger dans ce vide et l’habiter. C’est sans doute la raison pour laquelle la notion d’habitat joue un rôle essentiel dans cette œuvre. Les sollicitations visuelles donnent le vertige, notamment quand elles jouent sur la répétition d’un motif décoratif à caractère géométrique. C’est que pour Thomas Huber, la peinture n’est pas qu’un art d’agrément. Elle comporte ses dangers ; Il ne s’agit pas de la contempler brièvement mais de s’y abimer et d’en éprouver les limites, en matière d’équilibre en particulier. Autrement dit de ne pas être un hôte de passage, un visiteur boulimique et blasé, mais un acteur impliqué, l’autre du peintre en quelque sorte, à la recherche vertigineuse de son double à capturer le temps et l’espace du tableau. Sans doute y-a-t-il quelque chose d’utopique dans ces réalisations qui interpellent nos modes de vie et d’appréhension de la peinture au sein de cette vie. On se dira : pourquoi ne pas recourir à la photographie ? Parce que ce n’est pas la réalité qui intéresse Thomas Huber mais ce que l’artiste est susceptible d’en faire et que le mieux pour ce faire est de la réinventer. La Peinture, parce qu’elle s’émancipe de la représentation réaliste, est toute désignée pour assurer cette re-création. Cette récréation, pourrait-on dire aussi, puisque les objets architecturaux chez Huber semblent n’exister que pour eux-mêmes, sans le regard humain pour leur fournir du sens. En d’autres termes ils fonctionnent à vide. Mais ce vide va se voir ponctuellement comblé par le regard du spectateur de l’exposition qui, faute de pouvoir pénétrer l’espace peint, peut du moins restaurer de son regard la signification des objets, au premier rang desquels, les tableaux évidemment. Au fond le tableau est là pour signifier l’avidité du plein. Sa vacuité. On dit que la nature a horreur du vide, a fortiori l’homme qui le suppose. Et si l’œuvre d’art qu’ils ‘agisse d’objets ou d’espace n’était là que pour combler ce vide, existentiel et caractéristique de notre époque, boulimique et avide ?
Car c’est au regard d’éprouver le vide certes mais aussi de lui faire jouer son rôle à plein. BTN
Du 22 octobre au 4 janvier, Carré d’art, place de la maison carrée, Nîmes, 0466763577


DOUGLAS GORDON : COLLECTION LAMBERT+ PALAIS DES PAPES  (AVIGNON)
Prolongée jusqu’au bout de l’automne, l’une des expositions les plus importantes de cet été révolu, celle du vidéaste britannique Douglas Gordon dont l’œuvre s’est rapidement imposée  notamment depuis qu’il a transformé le fameux film d’Hitchcock en  « 24 hours psycho » de ralenti. Ensuite en décembre un hommage sera rendu au compositeur Olivier Messiaen.


GORDON DE PIED EN CAP          


Douglas Gordon laisse flotter ses écrans dans l’espace, en double face, dans la semi-obscurité et nous laisse le choix tant de l’angle de vue que de celui de l’endroit ou l’envers qui modifie notre appréhension de l’image. Certes il détourne des films célèbres, L’exorciste par ex, ou le Dr Jekyll, en jouant de superposition ou en travaillant le négatif et l’agrandissement mais il lui arrive de filmer des images personnelles comme ce monumental et sculptural éléphant qui fait son numéro dans une galerie new-yorkaise avant de s’adonner à un sommeil qui s’apparente à la mort tandis que la caméra mobile et orchestique se met en danger en voulant l’approcher à l’unisson (« Play Dead »). Douglas Gordon occupe ainsi toutes les immenses pièces d’exposition du musée d’art contemporain, les utilisant comme une facette de sa production et donc de son identité stylistique. Tout le corps est sollicité de la tête aux membres en passant par les organes et la peau. Par exemple, il accumule des crânes tatoués d’une étoile (américaine, ou empruntée à Duchamp ?) censés recenser ses anniversaires. Plus loin il fait flotter ces crânes sur une étendue lacustre et rend hommage aux nymphéas de Monet mêlés aux natures mortes, toujours un peu « vaniteuses » de Cézanne. Douglas Gordon revisite ainsi bon nombre de références culturelles tout en retournant la technique contre elle-même. Son Mr Hyde en négatif et au ralenti est bien plus inquiétant que l’original, les grimaces réelles se transformant dès lors en sourires féroces. Les acteurs de cinéma ne sont pas épargnés, dont Gordon brûle ou détériore les portraits trop esthétiques et conventionnels comme on sacrifie ses idoles de jeunesse pour passer à la maturité. La perte des yeux les prive d’âme et après tout ils ont bien les nôtres pour se consoler, nous qui fantasmons du regard à leur sujet. Mais Douglas Gordon c’est aussi un travail photographique important : que l’on pense à la répétition obsessionnelle du très gros plan sur sa cicatrice à l’encoignure de son œil droit et qui occupe toute une salle. Ou à cet autoportrait où graduellement le visage s’avance pour embrasser son vis-à-vis dans le miroir. Car manifestement c’est le revers des apparences qui intéresse Gordon, l’autre côté du miroir, l’envers du décor, parfois même son endroit décalé, présenté autrement. Les combles de la Collection présentent une installation de 50 vidéos résumant l’essentiel de la production de l’artiste comme s’il avait voulu nous livrer le meilleur de ce qu’il a dans la tête, présenté simultanément, alors que nous sommes habitués à voir les choses les unes après les autres et que l’artiste est dans la nécessité de choisir parmi celles-ci, selon les opportunités qu’on lui offre. Parmi les travaux remarquables notons les prises de vue sur les charmeurs de serpent ou de scorpions, manifestement réconciliés avec un danger que nous ne cessons de fuir (et sublimons ou exorcisons dans les films d’horreur). L’exposition se prolonge d’ailleurs dans la grande chapelle du Palais des papes, où l’on vous accueille une fois n’est pas coutume, fort mal et dans la plus extrême suspicion (malgré la carte de presse). On peut y voir deux grands écrans verticaux où sont projetés les charmeurs filmés. Le choc visuel et aussi celui des cultures est garanti même si la chapelle est désaffectée d’autant que le serpent est fortement connoté par le christianisme. D’autres animaux viennent compléter le bestiaire de Douglas Gordon, l’âne dont on connaît les vertus évangéliques, le corbeau, la grenouille, le chat et plus inattendu, le paon. Les moniteurs sont éparpillés dans la grande chapelle de sorte qu’il faut errer, à l’instar de ces créatures introduites en décalage par l’artiste. Une exposition à voir impérativement pour ceux qui s’interrogent sur les enjeux de l’image dans une société qui va finir par s’en lasser, et aussi sur ceux de la création contemporaine, aux ambitions universelles. BTN
Jusqu’au 2 novembre + prolongation jusqu’à la fin du mois, Collection Lambert, 5 rue Violette + Palais des papes, Avignon, 0490165620


K.GHELLOUSSI/P.MAYAUX/FLEUR NOGUERA… A SETE
Le Crac s’est toujours voulu un lieu inventif, vivant, où les artistes invités s’impliquent et se plient à l’architecture des lieux qui leur sont offerts, aux propositions qui leur sont faites de dialoguer avec ces derniers ou avec l’œuvre des autres. Ainsi le récent triomphateur du prestigieux prix Marcel Duchamp, Philippe Mayaux mêlera-t-il ses peintures aux propositions plastiques de Karim Ghelloussi… En embuscade la vidéo planante de Fleur Noguera…


COMME UN GOÛT D’ART TOTAL


Vouer sa vie à la peinture et obtenir le prix Marcel Duchamp n’est pas chose facile. Certains en ont rêvé. Philippe Mayaux l’a fait. C’est donc qu’il ne faut pas se fier aux apparences et voir dans le choix d’un support une postulation rétrograde. En fait la peinture de Mayaux se rapproche d’un certain surréalisme qui ne lésinerait pas sur les allusions sexuelles clairement marquées. L’inquiétante étrangeté des tableaux bien léchés est d’ailleurs bien présente, qu’il s’agisse de portraits d’objets du quotidien détournés de leur fonction et placés dans un environnement théâtralisé, ou de paysages stylisés, en général en format sobre et par là même surprenante. Les couleurs sont vives et l’inattendu est toujours au rendez-vous. De même il confectionne des sortes de pâtisseries à partir d’éléments corporels, jouant sur l’ambiguïté désir/répulsion. Il est facile de voir que cette dualité est applicable à la peinture en général et que y recourir ne signifie pas forcément une adhésion mais peut tout aussi bien signifier la distance prise avec elle voire la distanciation. Parmi ses dernières œuvres notables, ces arbres cernés en très gros plan de telle sorte que ce soit leur écorce qui soit visible, et le nom de l’essence souvent assortie d’un jeu de mot : l’hêtre devient être, le bouleau s’écrit boulot, le cyprès « si près ». Ainsi est rappelée la dualité chose/mot qui se double de celle de l’image dans son rapport au réel, ce qui nous renvoie à l’illusion comme fondement de la peinture depuis Zeuxis. Et l’écorce ne métaphorise-t-elle pas la surface même de la toile, ou de l’image en général, en tant qu’elle aplanit et stylise le réel dont s’affiche ainsi le caractère illusoire ? Karim Ghelloussi, plus jeune,  pratique davantage ce qu’il est convenu de continuer d’appeler la sculpture, le travail du socle notamment s’avérant d’une importance fondamentale dans sa production. Soit qu’il le pousse jusqu’à un point d’extrême déséquilibre, soit qu’il semble composé de bric et de broc.  Chez Ghelloussi, l’allusion figurale est également privilégiée dans une perspective ludique, dans un esprit d’expérimentation des accords inouïs de matériaux. Les deux semblaient faits pour s’entendre et l’immense espace du Crac aura permis cette rencontre, que l’on espère fructueuse pour les deux. La coexistence suppose en effet certaines concessions ou ajustements, en tout cas certaines confrontations qui ne peuvent que susciter des surprises et des interrogations. Nous y reviendrons dans un  prochain numéro. Cette exposition sera également l’occasion de découvrir l’univers de la polonaise Dorota Buckowska, qui touche un peu à tous les supports pour relater d’épiques voyages en ballon du côté du Pôle nord de l’époque des pionniers, des planisphères météorologiques dans tous leurs états, des appareils de transfusion et de circulation du flux vital en général. Et celui, graphique, de Fleur Noguera. Cette dernière se voue en effet au dessin au trait, en noir ou gris sur blanc donc, en l’occurrence d’animation. Sa vidéo « Smoke » suit le voyage d’un nuage facétieux dont on se rend vite compte qu’il est doté d’humanité. On comprend vite qu’il est le fruit d’un rêve ou des effets d’une fumée de cigarette comme dans un fameux poème ironique de Jules Laforgue. Toujours est-il qu’il surplombe montagnes et forêts, survole les villes et leurs fumées d’usine, essuie un orage bref ce voyage est à l’image de la vie. Avec un peu de poésie en plus, l’absence quasi-totale de couleur n’étant évidemment pas innocente.  Le travail de Fleur Noguera rappelle combien la bande dessinée a pu inspirer et enrichir la peinture, dans d’autres voies que les diverses figurations qui ont caractérisé les arts plastiques depuis le pop art. Ainsi tous les supports, toutes les disciplines, sont sollicitées lors de cette exposition, pour une espèce d’art total, dont chaque artiste assure les composantes. BTN
Du 10 octobre au 7 décembre, 26, quai de l’aspirant Herber, 34200 Sète,  0467749437


DANIEL DEZEUZE A MUSEE PAUL VALERY (SETE)
On se fait souvent de fausses idées sur les artistes entérinés par l’Histoire de l’art. On les estampille en effet pour une infime partie de leur production, comme s’il paraissait impossible de se débarrasser d’une image qui vous colle à la peau. L’exposition – prolongée et c’est bien mérité – de Daniel Dezeuze au musée Paul Valéry montre que ce dernier, loin du radicalisme des années 60-70, est plus sétois d’esprit qu’on ne le croit…


LE SETOIS C’EST LUI


Excellente initiative que d’avoir prolongé cette exposition du plus sétois de nos gloires nationales, Daniel Dezeuze, qui vit à quelques signaux de sémaphore du musée voué au poète du Cimetière marin, de cahiers adulés ou du premier Tel Quel. Sur le mont St Clair même, carrément : plus près du musée tu meurs, ou tu t’appelles Soulages. Or ce qui frappe chez cet ancien du groupe Supports-Surfaces et de Peinture Cahiers Théoriques, c’est non seulement la constance dans ses objectifs mais aussi la distanciation. Beaucoup d’humour en effet dans cette exposition où les objets bricolés semblent s’être émancipés de leur vocation première pour en adopter, sous les doigts d’artiste, une nouvelle, factice certes, sous l’apparence d’armes, d’objets de cueillette, de pêche, de portes de cabanon etc. En fait on a l’impression que chaque fragment récupéré, à portée de main, explore toutes les virtualités combinatoires qui lui sont propres. Un peu comme la nature s’essaie à toutes les formes concevables avant d’arrêter une identité propre. Les dessins se prêtent bien à cette exploration des virtualités prodigieuses de la plante. Montaigne avait écrit quelque part qu’il n’est rien que n’ait conçu l’esprit humain qui n’ait son équivalent quelque part dans l’univers réel, aussi fantaisiste qu’il puisse apparaître de prime abord. On retrouve cet esprit fécond dans le travail de Daniel Dezeuze qui étonnera ceux qui l’avaient estampillé dans le rôle exclusif de fabricant de support, mais – et c’est là toutes la différence – dont il avait su explorer tous les avatars. Et l’on peut pertinemment se demander si ces séries d’armes au mur ne font pas partie des variations potentielles sur le châssis de même que la partie filée des objets de cueillette renvoie à la trame tissée du tableau traditionnel qu’il s’est toujours agi d’interroger, de décomposer et sans doute aussi de ramener à son origine anthropologique. Dans le même ordre d’idée, ce qui peut passer pour sculptural chez Daniel Dezeuze s’émancipe en fait du tableau et du support mural qui lui est associé mais la configuration d’ensemble en garde la quintessence. Qui ne voit que ses nefs pas exemple, à claire voie, ont à voir avec les échelles et donc avec un aplatissement et une reconduction systématique du châssis ? Toujours est-il qu’avec ses matériaux de pêche, avec ses hommages aux « cabanoniers », ses citadelles mêmes qui renvoient à la position stratégique du Mont St Clair, et aux armes de projection censées dérouter l’adversaire, on peut dire que Daniel Dezeuze a joué avec la spécificité d’un lieu singulier. Enfin il a agi comme un scientifique, un entomologiste en particulier dans sa volonté de classer les objets ; Aussi ne point s’étonner si l’on trouve des séries de papillons (il illustre d’ailleurs les papillonnages libertins de J.C Hauc). Non seulement ils sont des peintures vivantes mais ils incarnent à eux seuls la force jubilatoire qui caractérise ces objets, émancipés d’une pensée théorique radicale. Après le B.A.Ba, la pensée prend son essor vers bien des propositions particulières. C’est ainsi que naît la poésie.
Parallèlement, dans les mêmes locaux mais dans les sous-sols voués à la photographie, on pourra se plonger dans les vues apaisantes du cimetière marin, face à ce toit tranquille où dorment des colombes, de Jean-Louis Gautreau, en l’honneur de qui sort un livre, signé L. Bathelot, F.B. Michel, notre confrère Jacky Vilacèque… Que du beau monde. Une cinquantaine de vues surprenantes des tombes et croix entre mer et ciel, en noir et blanc comme pour se retrouver quelques décennies en arrière, quand le poète n’avait pas encore donné son adjectif au cimetière. BTN
Jusqu’au 9 Novembre pour Dezeuze, jusqu’au 29 pour Gautreau, Musée Paul Valéry, rue François Desnoyer 34200 Sète, 0467462098