La traversée des paysages
La Peinture, par essence statique, est-elle à même de rendre compte du mouvement, qui plus est de celui qu’on dit à grande vitesse, de celle qui par les temps qui courent, nous colle au train si l’on peut dire, au vu du caractère trépidant de l’existence moderne.
A cette question, sans pour autant forcer un tant soit peu sur le paradoxe, on peut répondre sereinement : la Peinture est capable de tout.
Il faut ajouter aussitôt : avec ses armes à elle, que l’on dit plastiques, et à même de s’incorporer ce qui prétend l’anéantir, la déborder, la contester : les technologies modernes notamment.
La preuve : la dernière série de tableaux conçus par Paola Di Prima. Ils s’inspirent des paysages perçus à travers la vitre des trains à très grande vitesse, de ce que par définition donc nous n’avons pas le temps de contempler, qui nous fuit alors que nous essayons désespérément de le saisir, et qui ne se perçoit que dans un chaos de sensations colorées.
Eh bien, c’est ce chaos même qu’il s‘agit de reconstituer sur la toile, car c’est sans doute la grande spécificité de la peinture de paysage qu’elle tend à unifier ce qui à l’état brut, ou si l’on préfère dans notre perception directe de la réalité, ne s’appréhende que dans la division et le désordre, l’irreprésentable par excellence, surtout quand il s’agit des distances.
Les distances, la Peinture les limite, parce qu’elle a pour elle son format, adapté à la taille et à la condition humaine. Chez Paola Di Prima, il s’agit surtout de formats carrés mais quelquefois aussi, le sujet l’imposait, de panoramiques. Les tableaux nous rapprochent donc, en serait-ce que parce qu’ils réduisent nécessairement l’illusion des distances, de ce qui dans la réalité tendrait à nous échapper.
Mais s’il réduit les distances, il dilate le temps. Le travail du peintre sur la toile nécessite un temps bien plus long que la simple reproduction instantané d’un effet visuel. Or nul n’a jamais réclamé de la peinture ce que l’on attend des techniques visuelles en général : la reproduction fidèle du mouvement réel. La Peinture parce qu’elle fait passer l’Art avant la Technique n’aborde le mouvement que pour l’absorber dans ses propres codes, en faire autre chose, avec les moyens qui lui sont propres. De même qu’elle ajoute du silence, elle fige le cours du temps.
Ainsi, si de l’expérience visuelle effectuée à grande vitesse, va-t-elle retenir, les sensations colorées, la dissolution des formes dans les masses colorées, l’alternance unifiée des dominantes colorées qui vont créer un rythme : celui des plages de couleurs juxtaposées ou superposées sur le plan du tableau. D’où ces multiples horizontales approximatives qui parcourent la surface peinte et qui traduisent en quelque sorte par la distribution des horizontales traversant la toile le sentiment de discontinuité ressenti dans l’expérience visuelle directe de la vitesse. On ne s’étonnera guère de voir les Vert et les Jaune dominer. Ne s’associent-ils pas à notre conception synthétique de la nature ?
La vitre du train n’a pas été choisie au hasard. N’offre-t-elle pas un cadre à même de découper une parcelle de réalité et par là même n’est-elle pas comme la métaphore concrète et anticipée du tableau ? Et si tous les paysages du monde perçus dans nos TGV à travers la lucarne de la vitre, n’étaient faits que pour aboutir à leur mise en œuvre, en leur mise en tableau ?
Ainsi cette traversée des paysages doit s’entendre en premier chef comme une traversée picturale car c’est avant tout du Paysage de la Peinture qu’il s’agit, c’est le Paysage de la Peinture qu’il s’agit avant tout de traverser.
On ne sait bien : le voyage commence dès ors que l’on descend du train…
BTN