Alors qu'affleurent en nos mémoires les souvenirs des autodafés livresques perpétrés par les contempteurs, déjà, d'un art prétendu décadent, la réalisation de l'italien Claudio Parmiggiani dans l'ancienne salle de lecture d'une bibliothèque dévolue au futur musée Fabre, se colore d'une signification particulière qui peut se lire à plusieurs degrés…

IL N'Y A PAS DE FUMEE SANS FEU

Il n'est pas que des œuvres intemporelles, des chefs d'œuvre fabriqués sciemment à l'attention particulière de la postérité. Cela fait belle lurette que bon nombre d'artistes se sont essayés aux surprises de la réalisation temporaire et "in situ". Il s'agit de se plier à la spécificité d'un site, de réaliser des installations conçues spécialement pour un lieu et qui perdraient toute raison d'être à se voir exportées ailleurs. Certes un "in situ" peut devenir définitif mais il n'est jamais aussi émouvant, aussi pertinent que si l'œuvre exécutée par l'artiste est vouée à la destruction, sauf que sa trace pourra toujours être conservée par la magie de l'image. Dans le cas de Parmiggiani le fait d'intervenir dans une illustre bibliothèque n'est pas si surprenante pour qui sait qu'il s'est depuis fort longtemps intéressé au livre comme objet puisque son "livre d'abricots" date de 1969. Il se situait ainsi dans la mouvance de l'Arte povera, phénomène artistique de première importance à même de résister à l'hégémonie américanomondialisante. Mais pour l'heure c'est à une "sculpture d'ombre" que s'est livré cet artiste inventif puisqu'elle s'apparente à une fresque murale dont la particularité est que la matière se constitue des effets d'une crémation : suie, cendre, fumée. Ainsi l'artiste nous donne-t-il à voir pour quelques temps encore les fantômes persistants des anciens occupants de cette salle et, comme les volumes se sont transformés en traces murales de tranches et reliures, par là même, il métaphorise le transmutation d'une activité vouée à la lecture en une autre vouée à la contemplation artistique. Au-delà de cette démonstration qui prouve que les cloisonnements entre peinture, sculpture par le vide et architecture n'ont plus lieu d'être, nous est rappelé que toute création s'appuie sur une destruction des données du passé de même que le phénix renaît de ses cendres. Par ailleurs que travailler la fumée n'est pas une provocation d'artiste (qui, rappelons-le, a symboliquement "œuvré" à Toulon, Hôtel des Arts, invités par de nouveaux résistants à la rhinocérite ambiante, fustigée naguère par Ionesco, et pour qui l'art c'est avant tout de l'argent - leur argent - parti en fumée…) mais le fruit d'une réflexion selon laquelle ce que nous prenons pour la réalité n'est qu'ombres sur un mur. Et qu'est l'histoire de la peinture sinon l'approfondissement de cette illusion derrière laquelle se cache quelque Idée vraie ? Qu'est l'art sinon une empreinte ? Une trace ? Une image ? Comment l'artiste s'y prend-il ? les livres sont-ils réellement brûlés ou y'a-t-il artifice pour nous en donner l'illusion. Peu importe au fond. Ce qu'on nous montre c'est un monde où les livres ne sont plus qu'une idée suivie à la trace. L'actualité brûlante de ces dernières semaines nous rappelle qu'en art comme en politique, il n'y a pas de fumée sans feu. Au Musée Fabre ce feu signifie énergie, création et bienfait solaire… Dont acte.

BTN