(Encore un poème écrit à l'instigation de Jacques Clauzel pour illustrer des encres de l'artiste aux Editions A travers. En voici la version la plus ancienne. Une version recontextualisée a été insérée dans Jeudi Soir Jeudi Noir Editions Nacsel, commenté sur ce site.).


EN MARGE DU GRAND SECRET

A peine enguirlandé au seuil de l'antre nommé Porte de l'Ouest et bien que désarmé j'abandonnai mes oripeaux sensoriels et plongeai dans le poème d'un océan de ténèbres d'où émergèrent au terme d'un temps qui eût pu durer plusieurs siècles des myriades de fantasmagories abstraites et sépulcrales de sorte que j'eus fermement le sentiment de pénétrer dans mon propre tombeau avant que de m'habituer à ne plus rien percevoir des formes ou couleurs qui hantaient mon existence antérieure et de leur substituer ces stries grains reliefs ondulations ou tuméfactions paraissant moduler l'atmosphère noire d'absence et me tenant compagnie durant cet interminable décours vers les nappes profondes de mon Etre étendue chthonienne et phréatique dense comme une vaste forêt psychique du sein de laquelle je parvins à repérer à quelque insondable distance les brunes parois indistinctes du corridor déclinant où je vaquais solitaire ne conservant en mémoire du monde extérieur que le serment de ne rien divulguer sans qu'on m' y autorisât de ce qui m'attendait sous la terre entr'ouverte.

Dès que j'eus pris le pli de mon inépuisable errance je m'offris quelque halte et instant de repos entre chacune de mes épreuves moins pour en récapituler l'enseignement que pour ne point me soustraire à l'incontournable processus d'oubli apparent qui devait en constituer la quintessence ultime de sorte que je m'appliquais à considérer les cloisons réduites depuis mon entrée en matière sur ma gauche déjà moins sombres l'espace qui m'en séparait demeurant désespérément vide de toute trace de vie tandis qu'à droite une foule de figures irradiantes m'observait silhouettes indistinctes dont je pressentais qu'elles mesuraient mes hésitations doutes inquiétudes repentirs ou terreurs natives même si rien ne laissait transparaître dans leur physionomie impassible trop lointaine pour que je puisse à mon tour présumer du moindre assentiment ou reproche à mon égard à tel point que j'en fus réduit à me demander si ces êtres ne se trouvaient pas dans ces parages uniquement afin de m'exhorter à plus de courage puisque somme toute et vu que j'étais suivi du regard je n'étais plus tout à fait seul à me morfondre de mes angoisses passées à venir et présentes avec lesquelles ils devaient compatir s'il s'avérait qu'ils eussent connu les mêmes affres dont la récompence suprême résidait dans leur statut de contemplateur revivant par procuration les éternels essors d'un virtuel justifiable.

A la station suivante comme je ne sentais plus ma douleur je fis un effort suprême pour me ressaisir mais comme je me relevais j'aperçus un groupe impressionnant de créatures terreuses que je pris dès l'abord pour les soeurs de l'étape préalable alors qu'il s'agissait de leur vis-à-vis maternels me toisant du fond de cette obscurité grisâtre qui les nimbait d'un halo fuligineux comme afin d'apprécier mes défaillances écarts trébuchements fléchissements ou frissons à moins qu'ils n'eussent comme fonction de me rappeler quels mirages j'avais quittés quand j'avais entrepris cette plongée dans les abîmes nocturnes d'où une inconcevable clarté naturelle se propageait soit qu'elle provînt des parois suintant la lumière comme de l'eau filtrée des suites de quelle précipitation ancestrale soit qu'elle émanât des créatures elles-mêmes cerclées d'une aura mystérieuse et sans cesse animées soit qu'elle fût liée à l'étrange densité d'une atmosphère plus électrique que dans nos univers cartésiens si bien que l'idée me vint qu'un jour sans doute à leur place il me serait permis de connaître le fin mot de cette nouvelle énigme mais que de toutes façons elle participait de l'indicible secret

Quoique je m'en tinsse avec prudence à la ligne d'Ariane que l'être aux guirlandes m'avait recommandé de suivre dans la mesure du visible à l'orée du pas de la porte d'ivoire je pouvais quand je retrouvais mes deux sources lumineuses antagonistes discerner l'architecture sobre et régulière des pièces où s'agitaient mes muets observateurs que l'éloignement relatif me faisait assimiler à des modestes quilles ou à des flacons de fluides correcteurs et que j'identifiais comme un imposant parallélépipède formé de deux cubes entre lesquels sur mon obscure nef je poursuivais mon chemin semé d'embûches prévisibles tandis que les rangées latérales d'ombres plus ou moins claires m'aidant à m'orienter vers le terme attendu de mon inénarrable périple dansaient à mon intention dans le plus parfait silence perceptible comme tel d'une pièce qu'on eût pu supposer idéalement vide derrière des vitres invisibles mirifiquement transparentes et insonorisées à moins qu'ils ne vécussent au rythme voire à l'unisson de mes palpitations essoufflements déglutitions sueurs froides ou bouffées de chaleur jalonnant cette traversée que j'avais entreprise par défi et désoeuvrement surtout parce que je la prenais pour une mascarade dont j'avais toutes les peines du monde à présent à me tirer d'affaire d'autant que j'avais dépassé la moitié de mon itinéraire sans possibilité de retour à la case départ sous peine de graves représailles ainsi qu'on m'en avait-depuis le départ prévenu.

Je ne saurais préciser combien d'heures dura l'accomplissement du cauchemar dont j'émergeai au creux de ce pli d'ombre constituant la seule ligne de repère au fond de mon tunnel mental mais l'état d'épuisement en lequel je me réveillai m'impressionna bien plus encore que tout ce qu'il m'avait été donné de subir voué à s'effacer peu à peu de ma mémoire alors que j'avais l'impression d'avoir affronté les périls nouveaux qui m'étaient imposés avec une intensité que j'avais cru en les éprouvant inoubliable voire proche sans doute de ce que d'aucun féru d'illuminations et de voyance avaient nommé la vraie vie si bien que l'idée me traversa l'esprit que les créatures lumineuses s'éclairant à mon intention étaient les intersignes successifs de ma probable victoire sur moi-même comme sur la matière que les apparences nous font qualifier à tort d'inerte justifiant ainsi la confiance qu'elles avaient mise en ma personne ainsi qu'en témoignait leur présence en ces lieux exutoire de probables interminables préparatifs à tel point que j'en vins à me demander si les prétendants n'étaient pas triés sur le volet de manière à éviter voire à rendre quasi nulle toute probabilité d' un échec qui eût rendu leur présence inutile ou même ridicule et inconcevable cet étrange ballet synthétique des divers états de la Passion souterraine durant laquelle j'avais peut-être lutté plié nagé couru ou pleuré ce dont paraissaient me savoir gré mes partisans électriques soudain figés en rang d'oignons

Bien plus tard mais comme au sein d'un songe qui eût pu ne durer que quelques misérables secondes tandis que je remarquais mes juges terreux rangés à leur tour de façon à constituer la deuxième ligne humaine de ma haie d'honneur comme pour imiter leurs angéliques coreligionnaires je découvris avec surprise que les spectateurs à dextre s'étaient éteints ou volatilisés à l'exception d'un seul et unique derrière lequel par un jeu fort subtil de perspective ils se voyaient comme occultés et il m'apparut vraisemblable que cette Forme unique en son genre devait représenter mon propre double masquant temporairement ses confrères derrière son éclatante silhouette hiératique subtilement avancée à moins qu'on ait voulu me confronter à un avatar du Dieu de nos rêves placé là dans le but de vérifier l'opacité convenue de mes si récents souvenirs hélas d'ores et déjà évanouis de cette existence consciente et diurne comme pour m'indiquer la proximité de ma délivrance certaine les combats me restant à livrer ne suscitant en moi aucune appréhension majeure car le meilleur se réservait pour la fin de telle sorte que je m'attendais à une imminente certitude révélation incandescence éblouissement ou épiphanie interne et que mon coeur se mit à battre la chamade car je n'étais guère habitué à cette espèce de lumière inqualifiable sans commune mesure avec celle d'un soleil méridional qu'elle semble pourtant contenir voirev avoir engendré et dont l'Etre immobile rayonnant au nom de tous les autres constituait la préfiguration ou le signe avant-coureur puisqu'il se confondait en mon esprit avec la borne à partir de laquelle une nouvelle manière d'être allait se faire jour en moi curieux mortel à qui l'on révélait de son vivant les joies de sa propre régénérescence et qui ne se demandait plus s'il méritait cet insigne privilège

O délices O allégresse sacrée O le sublime jaillissement d'une aube spirituelle couleur du lait des nuages et de la délivrance O la libre inspiration cette clarté inouïe et comme intuitive de l'authentique union avec l'Etre cosmique sa puissance et sa subtilité Comment ne point abréger la pauvre réplique linguale qui ne saurait vous en fournir qu'une si médiocre Idée Comment dire l'extase la fusion la jouissance la félicité ou la mort Quelle lucidité avant le grand sommeil Quelle impression vivace de devenir dans le grand le représentant favori de tous D'être l'éternel unique ne fût-ce que l'instant d'une plongée dans un bain de lumière divine A peine entr'aperçus les figurants me rendant un dernier hommage comme s'ils offraient à mon euphorie son assise terrestre à mes élans d'adieu un ultime salut de reconnaissance et à mes certitudes une sorte de point final