La peinture en jeu

Des images, il nous en parvient à satiété, qu'elles émanent de la réalité qui nous entoure ou des nouveaux outils permettant d'en susciter de virtuelles, ou offrant une autre vie à celles qui existaient déjà. Qui veut, dans le double flux d'images qui nous submerge, se frayer une voie singulière, qui entend garder la tête hors de l'eau, se doit d'effectuer des choix, de s'imposer un arrêt sur image, d'ordonner en quelque sorte le chaos.

C'est ce que cherche à faire Jacques Soum dans sa production picturale, très marquée par ses antécédents publicitaires, mais qui témoigne une fois encore, de la formidable capacité que possède la Peinture d'incorporer ce qui la dépasse et lui dénie parfois le droit de continuer à exister. Ses tableaux, d'une épaisseur supérieure à la moyenne, juxtaposent, sur le même plan, des images stockées dans des fichiers informatiques, traitées ou manipulées au préalable par ordinateur, enrichies, et mémorisées durant des périodes variables, associées à d'autres empruntées à la même réalité ou à cette nouvelle zone de réalité que constitue l'espace virtuel. L'ensemble ainsi organisé, son unité s'imposant en évidence, se voit imprimé par voie de "presse" sur la surface, qu'exhausse en définitive le support.

C'est parler de compossibilité spatiale, comme dans l'univers sidéral où une réalité en cache une autre. Le tableau devient un territoire empruntant à divers plans de la réalité iconique, qu'elle émane du passé ou de l'actualité la plus présente, qu'elle se distingue par sa netteté ou son caractère flou, par ses couleurs numériques ou ses valeurs essentielles. C'est parler aussi de syntaxe, et de syntaxe iconique, car qu'est-ce que cette articulation de plans imagiers affleurant en surface sur le tableau sinon une aire de déchiffrement, tout comme les phrases d'un texte "à la page", qui produit un discours particulier à partir de mots, et agencements de mots, empruntés à la langue collective, eux aussi répertoriés par ailleurs. Cette syntaxe semble fonctionner à la façon du rêve qui procède par condensation (d'images sur un même plan), et par déplacement (un fragment représentant le tout), mais dont on ne peut dire s'il a tout à fait partie liée avec le réel dont il s'origine, ou s'il relève, à la manière d'un jeu, de la simple projection virtuelle de nos désirs, de nos obsessions, de nos phantasmes et de nos angoisses les mieux partagés. On voit se profiler la question qui hante la production Jacques Soum : Où s'arrête le virtuel, où commence le réel et vice-versa - et comment passer de l'un à l'autre. C'est ce qui justifie cette confusion d'images toutes trouvées, pour parler comme Duchamp, et toutes créées, par la magie du traitement d'images informatique. Car les images, quelle qu'en soit la provenance, quel que soit leur mode de fabrication, s'actualisent en présence bien affirmée sur le tableau. Même nourri d'images virtuelles, le réel en dernière instance l'emporte, et ce réel-là, en l'occurrence, c'est la Peinture qui l'incarne.

Une autre question, corollaire, se fait également jour, et qui justifie les traces de couleurs picturales que Soum laisse apparaître en épaisseur sur les côtés : Où commence et où finit le tableau ? Que se passe-t-il sous le plan du peint ? Une image, ne pourrait-elle en cacher un autre à la manière des galaxies dans l'univers que l'on dit infiniment grand ? Que se passe-t-il dans l'épaisseur de la toile ? N'est-elle pas l'équivalent concret et rendu tangible de cette mémoire électronique dans laquelle il convient de puiser ? Une mémoire actualisée ou mieux : concrétisée. Une tranche de mémoire, retrouvée, qui affleure en surface, masquant ainsi d'autres virtualités.

On sait depuis Dada que le Créateur n'est pas seulement celui qui fabrique, c'est avant tout celui qui conçoit, choisit et organise. Jacques Soum a retenu la leçon. Sauf qu'à un simple déplacement d'objet, de statut, d'environnement, il préfère les outils traditionnels de la Peinture : le tableau, en général vertical, comme une page de journal ou de magazine, et naturellement la couleur comme geste affirmé, jaculatoire, définitif. C'est comme une signature humaine qui consigne ce qui s'est élaboré par ailleurs, déléguant la fabrication, la part maudite, à la machine, qu'il s'agisse de l'ordinateur ou de la presse à sortie numérique, signature entérinant l'ancrage dans une réalité singulière où l'humain aura, en dernière instance, le dernier mot et revendiquera ses droits : chassez le réel, il revient au galop, plus humain, plus vivant, plus souverain que jamais.

A ces gestes colorés, qui rappelleront à certains le principe du tag qui s'approprie un territoire, s'ajoute la présence de mots dans la peinture, inspirés sans doute de slogans publicitaires, mais soigneusement choisis par l'artiste pour parachever l'orientation sémantique du tableau : le sens à lui prêter souvent humoristique ou ironique, dans la majeure partie des cas ludiques, tautologique parfois en ce sens qu'il ne fait qu'affirmer l'existence du peint, et parfois de son statut de marchandise à l'intérieur d'un marché. Si bien que la publicité, détournée ici de sa fonction, ne ferait qu'exacerber la vocation foncière de la Peinture qui aspire elle aussi à se voir élue parmi d'innombrables appelés. Or si la Peinture est une chose sérieuse, pourquoi n'en serait-il pas de même de la publicité dont la Peinture s'approprie les codes ? Il y aurait chez Jacques Soum l'ambition discrète de hisser la publicité au rang des premiers des arts que nous n'en serions guère étonné. Mais ceci est une autre histoire…

On comprend mieux en tout cas les couleurs et motifs, hérités de la publicité, utilisés par Jacques Soum. Sauf que les images, comme les textes, visent ici à s'émanciper, à se détourner de leur vocation première, de leur fonctionnalité pragmatique, qui est de répondre à la demande d'un producteur ou d'une firme. L'artiste est libre de ses choix. Libre de ses enjeux. Libre de jouer avec des codes prévus à d'autres fins. Et si c'était ça la peinture : donner du jeu à ce qui n'est que peut se départir d'une aliénation au système. Quand je parlais d'arrêt sur image…

Car si chaque tableau de Soum emprunte à l'histoire des images, qu'elle émanent de la grande Peinture traditionnelle, de la BD, de la pornographie ou de l'hyperréalisme motorisé…, pour ne point évoquer les F.A.L conçues sur écran en toute liberté, le jeu est omniprésent dans sa production. La boule y apparaît, insistante, comme la condition d'un flipper inédit, les images jouent entre elles, nous jouons avec elles à grand renfort de mémoire et de références, nous jouons à les associer, à en mesurer les rapports d'échelle, l'illusoire profondeur des plans. Et l'artiste n'hésite pas à se jouer de l'unicité du tableau même, d'organiser l'accrochage comme pour un immense scrabble mural. Tout est jeu dans la peinture de Soum. De surcroît, le jeu se fait "je" si l'on considère qu'à travers ses projections l'artiste impose ses références - dis-moi ce que tu montres et je te dirai qui tu es - qu'il livre dès lors comme un autoportrait, ce que le format vertical rend d'autant plus sensible.

Ce jeu, ce jeu de boules notamment, qui assure la transition d'un tableau à l'autre, se joue entre deux instances antinomiques mais qui se voient conjuguées sur le même plan : celle du corps et celle du moteur, cette création de l'homme, à même de suppléer aux imperfections de son corps et à ses limites. Deux conceptions de l'activité humaine se font jour, productrices d'objets ou d'images, mais productrices aussi d'art et en conséquence de sens. Deux conceptions que l'on a tendance à dissocier alors qu'elles ne demandent qu'à cohabiter, comme le virtuel et le réel à s'assembler, ce à quoi contribue, ce que permet et autorise, l'œuvre.

Or qu'est ce qui assure le passage du virtuel au réel sinon le jeu ? Qui a fait la machine, c'est l'homme ! Qui a fait le corps ? Certains diront le Créateur. Mais qui a fait le Créateur sinon l'homme comme Créateur, et pas seulement créature. C'est dans cette confraternité de Créateurs à même d'ordonner le chaos que s'inscrit la production de Jacques Soum, laquelle s'affranchit de ses antécédents publicitaires, par l'affranchissement des images détournées à d'autres fins, pour se mesurer à un autre type de jeu que ceux réglés par l'ordre d'une économie dominante de marché. Un jeu dont l'humain demeure l'enjeu. Un humain qui laisse des traces, des traces durables. Car quoi de plus humain que le jeu. Et si la vie n'était que cela ? Si le Petit Prince, présent dans un tableau, ne réclamait son mouton que par jeu ? Il n'y a de réel, il n'y a d'humain, que le jeu. D'enjeu que le jeu. Et qui sait si ce monde n'a pas été créé pour aboutir à ce beau jeu-là… On saura gré à la peinture de Jacques Soum de nous le rappeler.

BTN