CLAUDE LEVEQUE-PIET MOGET A SIGEAN (11)

Le LAC c'est avant tout un espace à même d'accueillir les installations les plus ambitieuses (Mathias Spescha ou les frères Kötting). C'est également une collection privée d'une richesse rare (de Mondrian ou Geer Van Velde à Kenneth Noland, Bob Morris, et Marlène Dumas, sans oublier notre Alkema). Pour ce printemps, Claude Lévêque, artiste-phare de l'art d'aujourd'hui et, il l'a bien mérité, le fondateur du lieu, le peintre Piet Moget se partageront le lieu. Deux extrêmes voués à se rencontrer.

LES PAS RETROUVES

L'œuvre de Claude Lévêque pointe du doigt la fragilité des relations humaines, lesquelles ne semblent tenir qu'à un fil : d'une voix, électrique, du rasoir. Avec lui le spectateur ne contemple pas les couleurs du peintre. Il entre dans une dimension impalpable mais sensorielle, faite de sons, de brouillards, fumée et de lumières d'ambiance, nocturnes s'entend. Le néon dispense comme l'essence de l'émanation colorée, sa désincarnation, peut-être sa transsubstantiation si l'on ôte à ce terme sa connotation religieuse. L'expérience fait choc et ne saurait laisser indifférent ; la lumière est son fil conducteur. Mais l'éclairage est humanisé : dans les écritures murales en relief, tremblées, graphiques, manuscrites ; dans les dessins au néon, tel celui du cerveau présenté récemment en Avignon. Mais Lév^que aime recréer des ambiances, celle où une Cendrillon potentielle attend son galant et se plaît à rêver d'un pied géant (symbolique). Ainsi la " Valstar Barbie ", présentée à la biennale de Lyon, sur fond de valse, transforme le lieu d'exposition en salle de bal, désertée comme si la convivialité, la communication, l'échange festif et social n'étaient plus au rendez-vous dans les lieux d'art (et ailleurs donc), et donc à restituer d'urgence. Pour Lévêque l'œuvre engage tout le corps, le corps social, rendant le spectateur acteur de la scénographie mentale projetée par l'artiste. Il s'agit de susciter le maximum d'émotion, avec le minimum de moyens, l'architecture, spacieuse, jouant son rôle à plein… Le recours au texte, chez Lévêque n'a rien de neutre, de froid, d'inhumain. On y sent la présence manuelle du scripteur, ses hésitations, ses maladresses, les caractéristiques stigmatisant la personnalité, la personne humaine, fragile. Le vulnérable, temporaire comme une exposition, intéresse l'artiste, parce qu'il s'oppose à l'implacable rigueur du réalisme pragmatique et au standard. De surcroît, l'écriture a sans doute à voir avec l'enfance de l'art. Aux anciens chais du LAC, c'est le mot " vinaigre " qui a été choisi, pour introduire à la visite des œuvres de la collection. Même si le titre, satirique et à portée générale, a été choisi pour d'autres raisons, ses connotations s'avérant multiples, ces mots en ces lieux ne sauraient manquer de renvoyer à leur spécificité viticole. De même, ils ne manqueront sans doute pas de porter un éclairage nouveau sur le principe même de la collection. Le vinaigre n'est-ce pas du vin qui a vieilli, ce qui est le lot même du collectionnable ? Par ailleurs il s'agit du dernier breuvage offert au Christ. Comme pour ressusciter des rapports humains plus fraternels et fondés sur l'émotion primitive. L'espace sera redéfini à la lumière de cette proposition. D'où, cette " ligne blanche " de néon industriel, suspendue à travers l'espace vide, remodelant l'entrée déjà rehaussée d'un plancher la transformant en virtuelle salle des pas perdus. Il s'agit de réactiver des relations humaines plus authentiques, sur l'air désespéré et chevrotant d'une voix familière interprétant " Tombe la neige ", la poignante chanson d'Adamo. Enfin la vidéo " Asthma attack " passera en boucle, revisitant un aspect moins connu des productions antérieures de Claude Lévêque dans les années 70, avec la complicité d'un jeune jongleur asthmatique, sur fond d'usine de recyclage et de souffles délicats, entrecoupés d'images d'inhalateurs, dans un plaisir d'expérimentation évident de l'image très " clip " d'alors. Une rare occasion en province d'apprécier cet artiste majeur qui a besoin d'espace pour exprimer sa vision désenchantée du monde et que l'on pourra revoir cet automne du côté d'Aniane, artiste dont on ne doute pas qu'il transforme les pas perdus à visiter de l'art en pure perte en pas retrouvés… Ceux d'une certaine conception de l'homme et de l'humain. BTN Du 9 avril au 22 mai. Hameau du Lac, Corbières-maritimes 11130 Sigean 0468488362 (en encadré, à côté du texte sur Lévêque).

LE MAITRE DU LAC

La peinture de Piet Moget ne contredit pas les réalisations de son cadet. Ce qui frappe en effet dans les grandes toiles carrées de Piet Moget c'est leur extrême dépouillement. Sauf que là où Lévêque privilégie le long filament ondulé, Piet Moget se voue à l'horizontale. Démarcation entre ciel et terre ou terre et mer, ses toiles semblent à la recherche du ton juste, de cette ambiguïté foncière qui rend caduque la distinction traditionnelle entre abstraction et figuralité, entre paysagéité comme essence et paysage existant. Ainsi la ligne d'horizon qui structure ses tableaux n'est-elle jamais fermement marquée, demeure-t-elle floue, aérienne, comme en fondu au clair. Le recours au carré accentue cette impression d'ascétisme qui n'est qu'apparent car à l'intérieur du tableau se joue sur la toile, la possession symbolique des éléments. C'est justement tout l'art de l'artiste que de leur conserver leur vibration naturelle, traduite au pinceau sur la toile, dans la dimension créative du peint. Il y a sans doute de la spiritualité dans cette œuvre, si bien qu'il me plaît à penser que ce lieu habité par ses deux artistes est passé, pour reprendre l'expression de Rabelais du service du vin au service divin. Car de vin divin on devient. BTN Du 9 avril au 22 mai. Hameau du Lac, Corbières-maritimes 11130 Sigean 0468488362

ALAIN CLEMENT MONTPELLIER

Si Alain Clément est aujourd'hui nîmois d'adoption, certains se souviennent qu'il s'est fait connaître, sur le plan national, alors qu'il habitait à Montpellier, tout près précisément de la galerie qui s'occupe en cette ville de son œuvre, celle de Jean-Yves Franch-Font. Le trait s'est considérablement épaissi, dans les tableaux d'Alain Clément, faisant place à des coups de brosse énergiques qui structurent fermement l'espace. L'architecture interne joue sur une subtile ambiguïté entre les plans sériés qui affleurent en surface et qui créent des effets de profondeur plus ou moins trompeurs. En fait le peintre semble à la recherche d'un déséquilibre optimal dans l'agencement des formes, son souci étant surtout de désorienter le spectateur, de remettre en question ses repères visuels et ses certitudes esthétiques. La palette est polychrome, limitée à des tons certes traditionnels mais se combinant aux autres dans un jeu de variations confinant à l'infini. Depuis quelques temps on sentait bien que quelque chose dans les toiles d'Alain Clément poussait ses zones colorées hors du territoire de la surface. Le pas est franchi avec ses aciers peints qu'il présente à présent directement sur le mur, un peu à la manière du dernier Matisse mais le relief en plus, l'agencement permettant à ces jeux de relief de se découper sur l'espace environnant. Certaines formes disparaissent sous les autres ce qui force à les appréhender de côté, donnant ainsi l'impression que le peintre a ouvert une nouvelle dimension à sa peinture. Continuant leur émancipation les formes en acier peint conçues par Alain Clément se présentent également sous l'apparence de sculptures dessinées par le vide dont chacun sait qu'il fait, en volume, le plein. Le geste s'est fait concret, dessin dans l'espace. Dès lors les formes se donnent à voir sous toutes leurs faces, découvrant ainsi les dessous du peint que le plan du tableau cachait. Une œuvre réalisée de main de maître et qui compte parmi les plus importantes en peinture de notre région et donc d'ailleurs également. BTN

Jusqu'au 23 avril. Galerie JYFF, 12, rue Castilhon 34000 MONTPELLIER ; 0679128105

TOUT LES SEPARE CONGENIES (30111)

Cette exposition qui réunit six promus de l'ESBA de Nîmes (comme quoi…) rassemble des jeunes artistes en résidence qui utilisent des supports ou modes d'expression différents : Adeline Pichat s'exprime surtout par le truchement de la photo, Grégory Biondi grâce à la sculpture, Marianne Daquet recourt entre autres au graphisme informatique, Guillaume Le moine au dessin, Yannick Papailhau à l'installation et Stéphane Le Droumaguet à la vidéo. Ce dernier n'est d'ailleurs pas un inconnu puisqu'on peut voir actuellement son exposition à Vasistas et une série de photos à la biennale des jeunes créateurs du Carré St Anne. De même, les architectures improbables de Yannick Papailhau seront présentées prochainement à l'ESCA. Chacun a son univers propre : Marianne Daquet détourne l'iconographie publicitaire pour mettre en scène son intimité coutumière face à des objets du quotidien. Au-delà des habitudes, c'est notre mémoire criminelle que sollicitent ses travaux graphiques informatisés, notamment les faits divers par lesquels s'exprime le malaise dans la civilisation, la culture qu'ils génèrent sur le plan de l'image ou de l'écrit notamment. Adeline Pichat cherche le bon angle photographique afin de focaliser un détail qui fait sens, s'inspirant notamment des besoins vitaux et organiques qui structurent mais aussi interpellent les liens sociaux. Elle obtient des contrastes saisissant en jouant sur des effets de tension entre le premier et l'arrière plan, la netteté et le flou, le révélé et le caché. Yannick Papailhau semble à la fois en quête d'habitations inconcevables, dont il livre les maquettes en bois usinés et de leur improbable habitant : ces créatures hybrides qui hantent et emplissent les murs de l'espace intime qui lui a été confié. Biondi réalise in situ une sculpture qui semble vouloir s'échapper du lieu d'exposition, une sorte de monstre complexe dont les divers membres pourraient se voir réunis dans l'esprit du visiteur. Biondi sait observer la réalité la plus banale et la réaliser en grand format en lui donnant une tournure humoristique liée aux jeux possibles avec les codes propres à sa discipline. Guillaume Le Moine recourt à la scénographie voire à la performance mais il détourné également des images standardisées qu'il reprend au dessin et qui interrogent l'image de la prime enfance, l'âge des découvertes du monde que l'art aide par ailleurs à réaliser. Un certain type de bande dessinée semble avoir marqué cet artiste polyvalent qui n'hésite pas à juxtaposer texte et image, à travailler l'installation murale et à traiter de sujets graves relatifs au clonage ou à la standardisation des données référentielles. Enfin Stéphane Le Droumaguet traque l'insignifiance du paysage suburbain contemporain, périphérique et commercial, et qui définit l'environnement qu'une époque offre à ces contemporains. Chez lui la cohabitation des images entre elles est porteuse de sens. D'où l'importance accordée aux modalités de présentation. BTN

Jusqu'au 30 avril, Artelinéa, 8, avenue malle poste, 30111 Congénies 0466802395 .

REMI BLANCHARD CAC du CAILAR (30740)

Les jeunes promus des écoles d'art ne sauraient soupçonner le formidable branle-bas esthétique mais aussi médiatique qu'a occasionné, en France, l'émergence de la figuration libre dans le milieu et le marché de l'art, à l'aube des années 80. Au carré magique BBCD entérine par tous ouvrages d'Histoire de l'art, appartenait, premier d'entre eux, Rémi Blanchard, alors protégé du regretté Bernard Lamarche-Vadel. Disparu, lui aussi, en 93, Blanchard laisse une œuvre forte et singulière, davantage marquée à l'origine par les néo-fauves allemands ou par la grande peinture américaine que par la culture rock, la BD ou le graffiti. L'exposition du Cailar, après celle de Quimper et des Sables d'Olonne, concourt à la réhabilitation d'une figure attachante du mouvement, au destin tragique. On sent d'ailleurs dans sa peinture un climat lourd, souvent sombre notamment quand il peint, à ces débuts, un aigle noir piquant sur de la paille, clin d'œil sans doute au suicide de Van Gogh après so chmp de blé aux corbeaux. Ou quand il présente son bestiaire récurrent voire quasi-obsessionnel, duquel se détache son animal-totem : le cerf. L'animalité humaine joue un rôle fondamental dans cette première période bien représentée, au CAC, et qui témoigne de la profonde originalité de ce peintre dans l'histoire de la peinture française. On peut suivre ensuite son cheminement jusqu'à sa disparition et constater à quel point c'est de sa symbolique personnelle, notamment celle du nomadisme, que Blanchard tire le meilleur de son inspiration :a roulotte notamment comme si elle était le lieu de l'artiste, forcé de voyager d'un tableau l'autre, jusqu'à l'irrémédiable. Le rêve, les couleurs de l'enfance, les moments festifs, la solitude, font de l'univers peint par Blanchard un espace voué au poétique. Petit à petit l'expressionnisme du début cède le pas à des compositions plus hiératiques, aux personnages empruntées aux logos ou à des univers virtuels, avant de se recentrer sur l'intimité nostalgique d'une sorte de paradis perdu, que le peintre s'est forgé à son usage. Manifestement l'artiste cherchait à s'aventurer dans des voies de plus en plus singulières. Il était en train de constituer sa mythologie personnelle, c'est-à-dire au fond un style particulier. C'est ce qui rend ses dernières toiles particulièrement émouvantes. Une photographie de Louis Jammes fige ses traits pour l'éternité. J.M Bénédet a eu également la judicieuse idée de rassembler des œuvres des compagnons de route de la figuration d'alors, Boisrond auquel il a fait réaliser jadis toute la signalétique du village, Combas et Di Rosa, dont le succès a quelque peu occulté la personnalité de leur confrère, un gigantesque Blais de la belle époque, quelques petits Albérola et un superbe Catherine Viollet, dont le travail du support dans son tableau indien est représentatif de l'importance de cette artiste également moins en vue que le duo sétois. Une nouvelle initiative heureuse du CAC, dont il faut saluer la ténacité à imposer l'art, populaire et de qualité, en milieu rural, à spécificité taurine. En attendant Astor. BTN

Jusqu'au 29 mai, Cercle d'Art Contemporain du Cailar (30740), 9, bd Baroncelli 30740 Le Cailar. 0466889461

JEAN-FRANCOIS FOURTOU. ICONOSCOPE

Iconoscope aura joué à Montpellier, pour les années 90, le même rôle que les galeries associatives Medamothi ou Errata voire le Salon de la Science-fiction dans les années 80 : un espace voué à la prospection à partir duquel le public montpelliérain a pu mesurer l'écart qui le séparait de la création contemporaine. C'est dire si sa fermeture, temporaire, faisait cruellement défaut. Or Iconoscope vient de rouvrir ses portes, dans des nouveaux locaux, rue du Courreau, en lieu et place d'une agence de voyage. Le premier artiste à ouvrir le feu, Jean-François Fourtou a judicieusement joué de cette composante sans pour autant déroger à sa production habituelle. Fourtou s'est en effet constitué un bestiaire à son usage, dont les espèces tiennent tant du jouet de grand format qu'à la sculpture figurative. Introduisant ses animaux, échappés de quelque zoo ou jardin, dans des espaces voués à d'autres fins, professionnelles ou artistiques, il montre quel désordre produit la nature sur nos environnements bien rangés, à l'esthétique surcodée. On a également parlé de ses références à l'univers de l'enfance, tout aussi bien à celle de l'humanité, nomade ou à peine sédentarisée, ainsi que le prouvent ses cabanes. Dans l'ancienne agence les singes facétieux, les gros escargots envahissants, les chameaux ricanant, désorganisent le lieu, ce qui revient à le réorganiser à la manière de l'artiste : dans le chaos calculé, le dérèglement raisonné, le boxon organisé : on voit dès lors que les deux types d'êtres ne sont pas si éloignés, le désordre des uns, les animaux bien imités, s'avérant ordre d'un autre ordre pour l'autre, l'artiste. Une sorte d'abri semble naître de tout ce capharnaüm, comme une protubérance à côté du bureau, parmi les cartons d'emballage, à l'intérieur duquel est visible une vidéo comme si le rôle de l'artiste était de préserver un espace d'intimité, rescapé, nouveau Noé, de la pagaïe ambiante. Les photographies de Fourtou, où des oies dérangent la sage pose de bourgeois cossus dans leur univers quotidien, montre quelle conception se fait l'artiste de son intervention sur le réel. Lui ôter son caractère conventionnel et guindé, détourner les images trop flatteuses véhiculées par certains médias, le passer au crible d'un humour naturel, qui fait cruellement défaut à tant d'œuvres et qui paradoxalement apporte ici un peu d'air, malgré l'impression, excusez le jeu de mot un peu facile, de fourre-tout. Longue vie à Iconoscope en tout cas. BTN

Jusqu'au 30 avril, Iconoscope 25, rue du Courreau Montpellier 0620365747