Après une remarquable exposition Ben, Acentmètresducentredumonde, dans la capitale du Roussillon, propose une sorte de rétrospective peinte à notre honorable représentant pour la biennale de Pékin, Claude Viallat, dont l'œuvre prolifique est perpétuellement à redécouvrir.

Deux, trois choses encore qui restaient à dire sur CV

De Claude Viallat on croit tout savoir, tant son œuvre est présente dans le paysage français et plus particulièrement dans et autour de notre région. On le verra ainsi bientôt au Pont du Gard et au Fort du Perthus comme on a pu le voir au temple de Ganges, A l'Isle sur la Sorgues (Galerie Lagier jusqu'au 30 octobre pour des bois flottés et autres objets), chez Hélène Trintignan à Montpellier, chez Pannetier à Nîmes. En fait bien des aspects de sa production nous échappent et ce n'est que petit à petit qu'ils nous apparaissent, une première lecture de " surface " réalisée. Un exemple : si l'on s'attache seulement à la forme qui l'a rendu identifiable comme tel, on oublie l'importance du support, décliné selon toutes les modalités de tissus, récupérés ou confectionnés, virtuellement concevables. Dans l'exposition catalane qui nous intéresse, on pourra voir ainsi des fragments de tente militaire qu'il montrera ensuite chez Templon, à Paris. Des rideaux, des tapis, des supports domestiques, des calicots de café, un taud de barque, une tente de camping ou une bâche de marché, entre autres, et qui prouvent l'extraordinaire volonté d'exploration de tout ce qui se tisse et se trame. Or s'il y a volonté de l'artiste de choisir ces matériaux dans un univers qui ne soit pas coupé du monde du travail ou des activités populaires dont il s'origine, s'il y a confiance dans le système compositionnel que chaque matériau suppose, et que le peintre n'aura plus qu'à adopter, quitte à le contrarier par ses interventions colorées et formelles, il faut savoir que Viallat intègre en quelque sorte les aléas du choix de l'autre : ceux qui lui proposent ou lui donnent des tissus de tous ordres, ou les lui confectionnent, lui permettant ainsi d'élargir ses expérimentations colorées, son exploration des rapports de ton, son analyse des réactions du tissu face à l'empreinte du peintre. Ainsi, à l'instar des ces artistes du " tout fait " devenant " tout trouvé ", Claude Viallat intègre les caprices du hasard, de l'arbitraire extérieur, dans un travail que l'on croit purement systématique.

Au demeurant l'exposition de Perpignan montrera combien son œuvre s'est modifiée en trente-cinq ans d'exploration d'une forme unique. Trois toiles blanches imprimées d'une empreinte jaune, ou bleue, ou rouge rappelleront les années radicales, celles de la déconstruction support-surfacienne des éléments constitutifs de l'ancien tableau, mais les raboutages des années 80, les portes ou fenêtres plus récentes verront, au-delà de la variété des supports de plus en plus épais, apparaître des éléments qui sont autant de zones d'exploration nouvelles : l'épandage coloré concernant la contreforme, des cernes suscitant une démarcation entre celle-ci et les formes entre lesquelles la première circule, une intervention gestuelle à force de poignet venant animer la forme enfin. Les divers raboutages ou collages pratiqués par Claude Viallat ajoutent par ailleurs une dimension narrative que l'on serait loin de révéler dans son œuvre de prime abord. Le choix d'un tissu africain par exemple, conjugué à une nappe imprimée de motifs, lui-même chapeauté par une bâche ne peut manquer d'être porteur de significations inattendues. Dans ce genre de pièce, les relations des tissus entre eux ajoutent une dimension poétique à cette production même si l'ensemble reste sous le contrôle du maître, conscient des enjeux de tels rapprochements et de leur relation à l'histoire de l'art, ne serait-ce que dans le détournement ironique de la notion de cadre. Il faut avoir vu une exposition de Viallat pour être sensible à la variété formelle qu'adoptent les tissus, lesquels s'éloignent souvent des formes géométriques traditionnelles. On sait que le passage d'un tissu à l'autre entraîne un changement de ton ou de traitement de la part de Viallat. La narration dont je parlais précédemment va de pair avec la sensualité relative des couleurs. C'est alors à une fête conviviale que nous entraîne la peinture de Viallat, une fête au sein des activités humaines, à partir d'elle et les prolongeant. Ainsi de même que le jour de marché requiert quelque chose d'exceptionnel, l'artiste insuffle à ses tissus voués à d'autres fins un peu de cette aspiration au " festin " dont parlait Rimbaud. Pas étonnant dès lors qu'il se sente si proche de cet autre amateur de joies primitives, Picasso à qui il consacre une série.

Enfin - et de trois - je signalerai le caractère fortement méditerranéen de cette peinture qui emprunte sa forme fétiche à des motifs provençaux certes, ses tissus à un mode de vie régional (le marché est une institution sacrée, aux portes de la Provence), mais qui intègre aussi des éléments qui en affichent et en revendiquent l'authenticité : je pense à cette carte imprimée dessinant le bassin de la " mare nostrum " ou à telle référence à l'Afrique. Enfin les portes et fenêtres, omniprésentes dans les dernières œuvres nous parlent aussi de lumière, cette lumière qu'on nous envie et qui attire les artistes les maîtres de Viallat : Matisse et Picasso, justement en ce moment fêtés à Collioure ou Céret. BTN

Du 13-10 au 13-01 2006 Acentmètresducentredumonde, 3, av. de Grande Bretagne. Perpignan Tél. 04 68 34 14 35.

Texte à para$itre dans le numéro de L'art-vues du mois de décembre.si le petit Jésus le veut...