LUCY VINES, ESBA de NIMES

Lucy Vines n'est pas encore très connue en France. Elle fait partie de ces artistes que l'on découvre, ou redécouvre, sur le tard, comme ce fut le cas pour Klossowski. Cette présentation de l'œuvre sur papier de cette américaine qui vit depuis si longtemps en France pourrait bien être le début d'une reconnaissance.

GESTES DE FEMMES

Les créatures spectrales qui peuplent la Peinture de Lucy Vines semblent n'accéder à l'existence que dans la cadre, toujours quelque peu magique, qui les révèle à nos yeux. C'est dire si elles s'éloignent de tout réalisme. Détachées de toute référence à un contexte social, professionnel et parfois historique elles incarnent littéralement ce qui les constitue : une image, qui leur prête vie. On ne sait d'où elles viennent ni où elles iront mais sans doute est-ce parce que leur exutoire consiste à se trouver là, présentes sous nos yeux, à un moment donné de notre existence scopique, limité par les bords de la surface peinte. Car elles sont composées de la matière en tant que celle-ci dispense de la lumière. La peinture leur donne chair, constitue leur substance, irradiante. Elles sont en quelque sorte des nouvellement nées, plongées dans le cœur du monde, de leur monde, mais si présent dans le nôtre car qui oserait soutenir que la peinture ne fait pas partie intégrante de ce monde-ci ? A ce sujet certaines semblent effectuer des mouvements natatoires dans un liquide qui pourrait passer pour prénatal. Elles sont exclusivement féminines, comme si toute Création - que l'on pense à Courbet - n'était concevable que sous l'égide de la figure de la femme, seule capable de donner la vie, de la protéger au besoin. Aussi en ont-elles la tenue, qu'il s'agisse d'une chemise de nuit, d'un maillot de bain ou de leur plus simple appareil. Mais une femme ne se définit-elle pas avant tout par sa chevelure à laquelle Lucy Vines fait subir bien des traitements, à commencer par celui que s'apprêtent à infliger à une consoeur d'improbables coiffeuses. Cette féminité est retranscrite dans tous ses états : tantôt c'est le geste qui prime, qu'il soit ou pas accompagné d'une enfant : bras tendus, explicatif, directionnel, ludique… D'autre fois c'est la danse du corps qui est mise en évidence, partant le mouvement, la marche, la course et pourquoi pas le vol, ou du moins sa tentative. Ce peut-être aussi le sourire, et il suffit parfois d'un regard… Ainsi se décline la richesse d'une féminité dans sa représentation ontologique. Il s'agit sur ces papiers d'Etre. D'Etre-là, D'Etre-Femme, D'Etre-la-Femme de l'eau de là. Elles surgissent le plus souvent d'un fond sombre pour que le regard ne se disperse pas vers d'autres détails, de façon que l'attention se focalise sur ces silhouettes granuleuses, comme minérales, car après tout, n'est-ce pas, ne sommes-nous pas un peu tous faits de cette terre qui nous supporte ? Plus que des créatures de rêve elles sont des filles d'Eve. Or tout Etre, dans sa solitude existentielle, se découpe sur l'arrière-plan du Néant. Inversement il arrive que certaines silhouettes sombres se découpent sur un fond d'un gris léger. Lucy Vines choisit de les présenter en situation, souvent en la présence d'un enfant qui les fixe en leur statut de mère ou de sœur, en tout cas à même de dispenser de l'amour et de la compassion, du partage et de la tendresse, de l'éducation et des informations sur la voie à suivre pour s'engager dans l'existence. Et l'art n'est-il pas justement un équivalent du don de soi auprès de l'autre ? L'art n'est-il pas un moyen de consoler, de fortifier toute faiblesse et vulnérabilité, de préserver l'enfance ? Elles se présentent à nous de manière quelque peu hiératique, on les dirait inspirée par des statues aux formes rondes, dont le modèle se perdrait dans la nuit des temps voués à la représentation. Elle sont souvent dodues, massives et même parfois volontairement mal léchées car il ne s'agit pas dans cette œuvre de séduire par l'esthétisme. C'est un autre type de beauté, plus profonde et plus essentielle que cherche à faire naître Lucy Vines. Une beauté qui se moque bien des canons mais révèle sa vérité dans l'élan d'un geste, d'une pose, d'un regard. Mais toutes ces créatures ne sont pas présentées en plan moyen ou éloigné. L'artiste choisit souvent le gros plan comme s'il s'agissait de mieux cerner leur mystère, car tout être est une énigme, tout Etre est Enigme. Quitte à dissoudre la figure en la profusion gestuelle qui se résout sur le plan du peint. Quitte aussi à ne rendre présents les visages que par les contours du regard. Car le regard, porte ouverte sur l'âme, nous rapproche de la vérité humaine. Et de la vérité en peinture donc : à quoi servirait-il de peindre sinon pour que nous en exprimions un tant soit peu de cette vérité qui fait défaut, dans la vie réelle, trop soumise à de vieux réflexes objectifs, et à des façons de voir ancestrales, éculées et trompeuses ? L'œuvre de Lucy Vine aide à reconsidérer nos critères esthétiques, à ne plus se laisser leurrer par l'arbre qui cache la forêt, les apparences trompeuses là où la beauté se contente des gestes simples de la vie. La vérité ne doit pas forcément se dire, mais qui nous dit qu'elle ne peut pas être peinte ? Après tout la peinture est avant tout liée au geste, et au regard… BTN Du 26 avril au 1er juin, Hôtel Rivet, 10 Grand rue, 30033 Nîmes 0466767022

A la suite de l'envoi de ce texte paru dans L'art-vues j'ai reçu d'Yves Bonnefoy la réponse suivante, qui m'a, bien sûr, particulièrement touché.

Cher Bernard Teulon-Nouailles, nous avons bien reçu votre étude et l'avons lue avec un vif intérêt. Souhaitons que l'oeuvre de Lucy Vines continue d'être accueillie aussi intelligemment ! Nous faisons présentement le service de presse du livre, qui vient de sortir des presses, et vous allez donc le recevoir dans quelques jiours. Ce que nous pourrons vérifier quand nous vous verrons la semaine prochaine. Merci pour votre regard attentif et généreux. Vous aurez été une des toutes premières personnes à rendre compte de cette oeuvre encore inconnue. Bien amicalement à vous, Yves Bonnefoy